Avec Debì TiRAR Màs FOToS Bad Bunny relance un débat houleux: deux semaines dans un pays, est-ce suffisant pour vraiment comprendre une culture, ou n’est-ce finalement qu’un reflet de ce qu’on avait envie d’y trouver?
Avec le succès de son dernier album Debì TiRAR Màs FOToS et sa prestation de la mi-temps du Super Bowl, l’artiste Bad Bunny est parvenu à relancer les débats autour du tourisme à travers le monde et des dommages que cette activité peut causer, tant sur le plan écologique que culturel. Dans son morceau intitulé TURiSTA, il compare le touriste à quelqu’un qui ne reste que pour les bons moments et ignore les difficultés du quotidien, qui ne voit que « le meilleur » d’un lieu, et repart avant que la réalité ne se montre. C’est précisément cette question qui sera au cœur de notre réflexion: le touriste découvre-t-il vraiment une culture, ou ne fait-il que consommer une version mise en scène pour lui?
Bien que le débat fasse aujourd’hui fureur en raison des problématiques grandissantes à la fois à l’échelle locale et mondiale, ce dernier n’est finalement pas nouveau.
Connaître sans savoir: la leçon de Kant
Kant n’a jamais quitté sa ville natale de Königsberg. Et pourtant, ses écrits témoignent d’une connaissance fine et précise de cultures qu’il n’a jamais expérimentées. Il lisait, comparait, analysait, un voyage par l’apprentissage. Ce paradoxe mérite de s’y arrêter: le touriste qui s’est rendu sur place, peut-il affirmer mieux connaître la culture du pays qu’il a visité pendant seulement quelques jours ou quelques semaines? Comment affirmer une supériorité de l’expérience sensorielle? L’individu qui a vu un pays peut-il mieux le connaître que celui qui a lu des centaines d’ouvrages sur le sujet sans jamais s’y être rendu?
Mon avis : il faut s’immerger dans un lieu consciemment et sur ce qu’il est vraiment, pas sur l’imaginaire qu’on s’en est fait. Facile à dire. Beaucoup moins à faire.
La photo comme destination
À Bali, à Rome, partout où le tourisme s’intensifie, on observe un effet cloche ou effet focus: un seul endroit concentre toute l’attention, soigneusement préservé pour faire joli dans l’objectif, pendant que tout autour est laissé à l’abandon, voire complètement délaissé. On protège l’angle de vue, pas le lieu.
Dans ce décor se cache pourtant un paradoxe frappant. Le but affiché de poster des photos sur les réseaux sociaux, c’est de montrer qu’une journée incroyable vient de se passer. Mais souvent, cette fabuleuse journée n’a pas vraiment été vécue. Deux heures de queue pour se prendre en photo devant une cascade, sans se baigner. Une activité performée plutôt que vécue. L’activité, c’est devenu prendre la photo elle-même. Sortir son téléphone, faire LA photo que tous les touristes font, et repartir.
Ce qui est ironique, c’est que les deux ne sont pas incompatibles : vivre la journée de rêve ET la poster. Mais la logique des réseaux a inversé les priorités. L’image est devenue la destination, et le lieu n’est plus qu’un décor.
Une illusion construite bien avant le départ
Cette expérience tronquée n’est d’ailleurs pas le fruit du hasard. Bien souvent, la culture locale est déjà fantasmée par le voyageur avant même qu’il ne pose ses valises. Il projette ce qu’il va voir avant même d’arriver et cherche plus à confirmer qu’à découvrir. On a là les restes d’une forme d’orientalisme (concept théorisé par Edward Saïd en 1978) qui désigne la façon dont l’Occident a construit une image fantasmée et réductrice de l’Orient: exotique, mystérieux, primitif. Une image qui en dit finalement plus sur celui qui regarde que sur ce qu’il regarde. Ce concept découle lui-même du colonialisme et joue encore un rôle prépondérant dans la mémoire collective et l’imaginaire occidental.
Les destinations touristiques actuelles ont été établies par les puissances coloniales. Les premiers guides de voyage comme le Guide du voyageur en Algérie dès 1846, rédigé à partir des récits d’officiers de l’armée française servaient autant les militaires que les voyageurs curieux. L’expression « j’ai fait la Thaïlande » vient d’ailleurs directement du langage militaire colonial (« j’ai fait l’Algérie », « j’ai fait le Vietnam »), révélant que dès l’origine, le voyage était lié à prendre possession plus que rencontrer une culture. Le tourisme de masse actuel est donc un héritage direct de cette logique de conquête.
Nous n’arrivons jamais dans un pays la tête vide. Nous y arrivons avec des décennies d’images construites: peintures, récits d’explorateurs, photos coloniales, qui ont formaté notre désir bien avant le départ. Ce que l’on appelle « découverte » est souvent une confirmation: on cherche à voir ce qu’on avait déjà imaginé. La géographe Linda Boukhris parle de l’imaginaire de la tropicalité ou de l’orientalisme, ces fantasmes si ancrés qu’ils conditionnent non seulement nos attentes, mais aussi les comportements des populations locales qui s’adaptent pour y répondre. D’où le fakelore décrit par Ahmed Ben Naoum: le folklore que le touriste croit découvrir est en réalité mis en scène pour lui. En deux semaines, on ne voit donc pas une culture, on voit le reflet de ce qu’on projetait dessus.
Un néocolonialisme économique persistant
Cette illusion de la découverte est d’autant plus confortable qu’elle s’accompagne d’un système économique qui la rend possible sans jamais vraiment remettre en question les rapports de force. Selon l’anthropologue Saskia Cousin, seulement 12% de ce qu’un touriste du Nord dépense revient réellement au pays visité. Les 88% restants retournent dans les pays riches via les compagnies aériennes, les agences de voyage et les chaînes hôtelières. Le sociologue Ahmed Ben Naoum appelle cela le tourisme captif et parle de colonisation virtuelle: les pays du Sud acceptent ce système car il constitue leur principale source de revenus, sans en percevoir le caractère profondément politique. Ce déséquilibre économique n’est pas anodin pour la question de la rencontre culturelle. Un pays dont l’économie dépend du tourisme n’a pas les moyens de se montrer tel qu’il est, il doit se montrer tel que le touriste veut le voir. La relation est donc structurellement faussée: d’un côté, un visiteur qui arrive avec ses fantasmes et son pouvoir d’achat; de l’autre, une population qui adapte sa culture, son folklore, voire son identité, pour satisfaire ces attentes. Dans ce contexte, ce qu’on appelle « immersion » ressemble plus à une transaction qu’à une découverte authentique.
Porto Rico en est l’illustration parfaite. La bomba et la plena, traditions musicales nées dans les communautés africaines réduites en esclavage sur l’île, outils de résistance, de mémoire collective, d’identité profonde, sont aujourd’hui réduites à des spectacles pour touristes dans les hôtels et les ports de croisière. La culture la plus politique et la plus chargée d’histoire, transformée en folklore décoratif vendable. C’est exactement ce que Bad Bunny documente et dénonce dans DeBÍ TiRAR MáS FOToS et ce qui fait de son album bien plus qu’un simple disque de reggaeton: un acte de résistance.
Le privilège du voyageur occidental, c’est qu’il s’ignore lui-même. Bien souvent, même un backpacker à petit budget est bien plus riche que l’écrasante majorité des habitants des pays qu’il visite. Le passeport occidental permet de traverser toutes les frontières sans se poser de questions, un privilège immense et largement inconscient. Se présenter comme « citoyen du monde ouvert » sans reconnaître ces inégalités, c’est les perpétuer.
Touriste ou voyageur: une distinction trop commode
Souvent, deux types de voyageurs sont mis en concurrence: celui qui voyage sans sortir de sa zone de confort, et le globe-trotteur qui vit le voyage comme une occasion de transformation, de découverte de soi. Les touristes passent d’agréables moments en vacances; les voyageurs sont prêts au dépaysement. Bien souvent, j’ai moi-même fait cette différenciation.
Prenons l’exemple extrême: Mike Horn. Il traverse l’Antarctique à pied, remonte l’Amazone seul, fait le tour du monde par les deux pôles. Dans l’imaginaire collectif, c’est l’anti-touriste absolu. Il s’affranchit de tout confort et se met délibérément en danger. Il l’écrit lui-même: « Le voyage exige de se défaire de tout ce qui encombre la marche. Réduire la complexité est la condition de la survie. » Et c’est là que réside la vraie différence avec le touriste classique, celui qui part à l’autre bout du monde mais exige son confort à chaque étape. Mike Horn, lui, s’affranchit de tout ça. Mais s’affranchir du confort, est-ce pour autant s’affranchir du système? Aujourd’hui, il est ambassadeur pour une ligne de croisières de luxe et vend des itinéraires à des voyageurs fortunés. Son expédition « What’s Left » – quatre ans à documenter les changements environnementaux – donne lieu à des photos partagées en temps réel, des livres, des sponsors. L’homme qui dort sur la banquise est aussi l’un des produits les plus bankables du marché de l’aventure. S’affranchir du matelas et de la climatisation, ce n’est pas forcément s’affranchir du regard colonial, ni du système qui le perpétue.
Cependant, cette distinction est trop commode. Saskia Cousin le dit très bien: « le touriste, c’est toujours les autres. » Tout le monde se croit du bon côté de la frontière. Le backpacker qui se pense authentique reproduit souvent les mêmes dynamiques que le touriste en resort, il consomme juste avec un budget différent. Ce qui compte, ce n’est pas le style du voyage, c’est la posture.
Désapprendre pour vraiment voir
L’idée n’est pas de culpabiliser les touristes. Le tourisme peut être une force positive, voyager, quand c’est bien fait, ça bouleverse les certitudes, ça désarçonne, ça remet en question, ça crée des liens réels entre des gens que tout séparait. Mais pour ça, il faut accepter de lâcher le scénario qu’on s’était écrit avant de partir.
La vraie question n’est pas tant combien de temps on passe dans un pays, mais avec quelle posture on y arrive. Deux semaines peuvent suffire pour confirmer ses préjugés, et une longue période peut ne rien changer si le cadre, hôtels, circuits, restaurants pour touristes, reste le même. La découverte d’une culture supposerait de désapprendre ce qu’on croyait savoir avant de partir. De résister à l’envie de faire LA photo, pour peut-être revenir avec une expérience qu’aucun algorithme ne pourra recommander à votre place.
Parce qu’il y a un effet que le voyage produit mieux que n’importe quel livre ou documentaire: il brise l’illusion que notre vie, notre cadre, nos habitudes seraient la seule façon possible d’exister. Se retrouver dans un endroit où les codes sont différents, où les priorités ne sont pas les mêmes, où la richesse ne se mesure pas de la même façon, ça ouvre l’esprit. Sur les inégalités du système dans lequel on vit, sur la diversité des cultures, des paysages, des manières d’être au monde. Et ça, c’est précieux. Le problème n’est donc pas de voyager. C’est de voyager sans jamais remettre en question le regard qu’on pose sur ce qu’on voit.
Si « DeBÍ TiRAR MáS FOToS » met en garde contre les risques potentiels du tourisme, l’oeuvre appelle également à repenser le voyage, afin qu’il valorise les populations locales plutôt que de les exploiter. Forts des leçons tirées d’un passé sombre, nous pouvons apporter des changements concrets à notre façon de voyager et faire évoluer le discours, passant de l’exploitation à la réciprocité, afin de garantir que ce soient les communautés – et non les entreprises – qui tirent profit du partage de leur territoire et de leur culture.
Bad Bunny a choisi de documenter ce qui disparaît: les plages, les quartiers, les grand-mères qu’on force à partir. Debì TiRAR Màs FOToS « j’aurais dû prendre plus de photos ». C’est peut-être ça, le bon tourisme : ne pas photographier ce qu’on dit de photographier, mais faire attention à ce que personne d’autre ne regarde.
Sources
Chercheurs et sociologues :
- Saskia Cousin anthropologue, spécialiste du tourisme, interviewée dans l’émission La Terre au Carré de Mathieu Vidard (France Inter)
- Ahmed Ben Naoum sociologue, auteur des concepts de « tourisme captif » et « colonisation virtuelle »
- Juliette Morice docteurs en philosophie, reprends divers arguments énoncés à l’encontre du tourisme, autrice de “Renoncer aux voyages”
- Edward Saïd sociologue, théorise le concept d’orientalisme dans son ouvrage L’Orientalisme paru en 1978
Podcasts :
- Decolonial Voyage podcast tenu par Souroure Najaï
Livres :
- Mécanique du privilège blanc (2024) Estelle Depris (compte Instagram : Sans Blanc de Rien)
- Voyager et voir le monde autrement, Jeralyn Gerba & Pavia Rosati
Articles:
- APA McGowan, C. (2025). How Bad Bunny confronts the dark realities of tourism in Puerto Rico. Trippin. https://trippin.world/feature/bad-bunny-dark-realities-tourism-album-debi-tirar-mas-fotos
- APA Boliver Inza, M. (2025, 4 mars). Lo Que Le Pasó a Hawaii: Bad Bunny, Puerto Rico, and Neocolonial Tourism. Medium. https://medium.com/@madelineboliver/lo-que-le-pasó-a-hawaii-bad-bunny-puerto-rico-and-neocolonial-tourism-32e5c9ebff9b